Conversation avec DIDIER SÉNAC

S’il faut encore le présenter, Didier Sénac a joué aux Girondins de 1987 à 1995 (299 matchs). Il est aujourd’hui recruteur pour le RC Lens.

Il était venu à Bordeaux avec un statut d’international, pour jouer avec Ferreri, Tigana, Touré ou Dropsy, mais il a choisi de rester quand on est descendus en D2. Comme Baresi à Milan et Buffon à la Juventus. Il y a aussi un truc qui définit bien Didier Sénac et qu’on a parfois oublié avec le temps : il est au cœur de l’antithèse de l’Affaire VA-OM, puisque Marseille lui avait proposé 500 000 francs pour provoquer un penalty sur Papin. Il les avait refusés puis avait alerté Patrick Battiston, son capitaine. Bordeaux a gagné 3-0. Un modèle d’intégrité. Mais la preuve que c’était un sacré bon défenseur, en plus.

Propos recueillis à Lens,

Par Arnaud d’Armagnac. Who the Fuck!!?

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Est ce que toi tu as conscience d’être apprécié par les supporters des girondins ?

Je me souviens que j’avais une petite côte d’amour, on va dire. Il y avait même une chanson. Je me sentais vraiment bien dans ce stade. Les supporters m’aimaient bien et j’appréciais, parce que moi j’ai besoin de ça … dans la vie, je suis quelqu’un de très calme, de tranquille, mais sur le terrain je me transforme. Et quand je sentais le public derrière moi, j’étais surmotivé. Ca dépend de ton caractère quoi. On peut être tétanisé par une grosse ambiance, mais moi ça me transcendait.

Tu te considères peut être davantage comme un pilier du RC Lens.

J’ai deux clubs de cœur. Lens bien sûr, mon père a joué ici, j’ai été formé ici, j’ai commencé ma carrière ici… après j’ai grandi et je suis parti à Bordeaux. Je découvrais un grand club. Ici c’était un club familial tu vois, et je suis arrivé à Bordeaux, c’était la coupe d’Europe, des joueurs internationaux. J’avais les yeux qui brillaient quand je suis arrivé.

Je te dis ça parce que j’étais assez étonné de ne pas te voir participer aux festivités autour du dernier match au Parc Lescure.

J’étais invité, ils nous l’ont dit bien avant, mais malheureusement, ça n’a pas été possible parce que je devais absolument voir un joueur à l’étranger pour le compte du RC Lens. J’étais vraiment déçu, je m’étais dit que ça allait être la fête, les supporters, les anciens … Tu penses, j’y serais allé à vélo s’il fallait.

 

La une du magazine du club à son arrivée en octobre 1987

 

On va prendre les choses de manière chronologique, un peu. Toi tu arrives juste après le doublé en 1987, et tu pars juste avant l’épopée en coupe UEFA de 1996. Tu n’as pas eu de chance.

C’est ce que j’ai souvent dit. En fait j’arrive en cours de saison, en tant que joker. Je suis prêté pour un an au départ. Et en décembre, j’avais fait 4 ou 5 mois au top, j’avais marqué de suite, j’ai re-marqué en suivant. Claude Bez a dit « c’est bon, on l’achète ». Bref, d’un prêt de 6 mois à la base, je suis resté 8 ans. Je n’ai rien gagné à Bordeaux, c’est vrai. Je n’ai pas été champion, j’ai été vice champion. L’épopée en coupe UEFA, on peut y penser c’est sûr, mais je ne regrette rien. J’ai progressé, j’ai côtoyé de grands joueurs. Deux générations même, puisque j’ai commencé avec Tigana et Battiston et que j’ai fini avec Zidane, Lizarazu et Dugarry. Les Girondins c’était ce qui se faisait de mieux en France, c’était un nom en Europe. J’ai eu de la chance de faire partie de ça, d’être apprécié par mes coéquipiers et par les supporters, et ça a duré 8 années. Je me suis régalé, vraiment.

Je disais ça surtout de façon ironique, parce que justement, toi tu es un peu le pilier de l’entre-deux. Tu es le seul joueur qui a fait la transition entre les deux époques, tu es un genre de passeur de témoin.

Je suis assez fier de tout ça, d’être resté quand ça allait moins bien. Et puis j’ai connu un président extraordinaire.

J’allais justement t’en parler. Qu’est ce qui te reste de Claude Bez ?

En fait, il faut savoir que c’était chaud quand je suis parti d’ici. J’ai eu un problème avec des gens en ville, dans un restaurant, un soir de jour de l’an. Il y a des supporters qui sont là, qui sont un peu saouls, qui commencent à prendre à partie les joueurs. « Vous êtes trop payés » etc. Il y a une bagarre qui éclate. Le lendemain, les amis de ces gens là viennent chez moi pour me mettre la pression, une bagarre éclate à nouveau. Une plainte est déposée et je prends un an de prison ferme … il y a opposition au jugement, je prends trois mois ferme, puis en appel finalement, trois mois avec sursis. Dans la ville à Lens, ça passe mal. Delelis qui est alors le maire me téléphone : « écoute, ça pose problème, il y a les supporters qui m’appellent, ils comprennent pas comment tu as pu te battre avec certains d’entre eux. On sait que Bordeaux, Marseille et Paris te veulent en fin de saison, mais ce serait bien que tu puisses partir tout de suite. Bordeaux est disposé à te prendre en prêt dès maintenant ». J’ai dit « pas de problème, je m’en vais ». Et Claude Bez m’a accueilli de la façon totalement inverse. « Moi c’est ce que je cherche, quelqu’un qui a du caractère, de la personnalité. J’en ai rien à foutre de ce que tu as fait là bas. Au contraire. C’est ce que je veux ». C’était un mec droit. Tout le monde l’a dit et redit : quand il te disait oui, il te serrait la main, et tu n’avais pas besoin de signer quoi que ce soit. Oui c’était oui. Non c’était non. Il m’a soutenu dans tous les moments difficiles.

Les affaires l’ont flingué. Et en même temps, c’est un mec à part, parce qu’il n’a pas cherché à s’enrichir personnellement dans cette histoire.

Il n’a pas cherché à s’enrichir personnellement, non. On s’est un peu acharnés, on lui a reproché pleins de choses, mais on lui doit tellement. Aujourd’hui les droits télé, c’est grâce à lui. Les mecs posaient leur caméra et lui arrivait en disant : « hey si tu veux diffuser le match, il faut payer ». Ca gueulait puis il prenait la caméra et la balançait dans la piscine (rires). C’était Claude Bez quoi, mais aujourd’hui la logique des droits télé qui sont en vigueur, ça vient de lui. C’est lui qui a soulevé ce problème, et je crois qu’aujourd’hui, tout le monde est content d’en bénéficier. Je n’ai entendu personne se plaindre, en tout cas. C’était un personnage. Et après, quand j’ai vu ses déboires … avec Tapie ils se sont mangés tous les deux (soupir) c’est incroyable. C’était quelqu’un d’intelligent, d’ambitieux, qui avait toujours une longueur d’avance. Je suis arrivé, les girondins avaient déjà leur radio, Wit FM. Tous les joueurs portaient le même costard à l’effigie du club, et je te parle de ça, on était en 1987. Il avait pleins d’idées, il parlait déjà d’une télé du club … c’était un visionnaire, je crois qu’on l’a mal apprécié.

Il était même en avance sur le clash. Aujourd’hui, Jean-Michel Aulas balance sur Twitter, mais quand on n’avait pas internet, Claude Bez arrivait – lui – au vélodrome dans une Cadillac immatriculée en Gironde.

(rires) non mais c’est ça. Il était totalement en avance sur son temps.

 

vous allez googler dans tous les sens parce que le nom de l’autre mec ne vous revient pas, alors on vous aide : c’est Jean-Pierre Bade en 1991

 

Alors tu pars plutôt tardivement de Lens, tu as déjà 29 ans. Au départ, tu peux te poser des questions sur le fait de t’affirmer ailleurs, parce que tu n’avais connu que ton club formateur où tu connaissais tout le monde. Et puis là, premier match, premier but. Victoire 1-0.

Je ne pouvais pas rêver mieux. J’arrive un jeudi, je pensais qu’on allait me laisser une petite semaine pour m’acclimater, mais Aimé Jacquet me dit « tu joues samedi ». Bon. (rires)

Tu avais côtoyé certains de ces joueurs en équipe de France, ça a aidé ?

Je venais juste d’être appelé, oui. J’avais déjà été champion olympique avec José Touré et Thouvenel. Je connaissais Jean-Marc Ferreri, Philippe Vercruysse. Et en sélection A, j’avais croisé Tigana, Battiston… quand je suis arrivé, j’ai été tout de suite intégré quoi. Je m’étais dit que ça allait être difficile, que peut-être ils allaient me regarder de travers, mais je me suis immédiatement senti bien à Bordeaux. Ca m’a sans doute permis de faire un bon match contre Laval au bout de 2 jours. On gagne 1-0. Je marque. Après on fait un nul, puis on va à Toulon et j’ai encore marqué. J’ai mis 3 ou 4 buts cette année là. Ca m’a permis d’être bien accueilli de suite. En décembre, Claude Bez me dit « oublie le prêt, on t’achète ». J’étais heureux de ça. J’ai regretté de ne pas être parti plus tôt de Lens, parce que j’ai souvent été sollicité. Il y avait Borelli qui m’appelait, Tapie qui m’appelait, et Claude Bez. D’un prêt tardif en septembre, je suis finalement resté 8 ans.

 

contre le PSV Eindhoven en ¼ de finale de la Coupe des Champions 1988

 

Toi qui es du cru – tu as passé beaucoup de temps à Lens – comment tu as vécu le décalage avec Bordeaux? C’est quasiment le plus grand écart possible en France au niveau des villes.

Aujourd’hui, Lens c’est autre chose, ça a grandi aussi. Il y a le centre de formation, plus de 100 salariés. A l’époque, il y avait un directeur sportif, un secrétaire et le président. C’est tout. On sortait tous du centre de formation, les Vercruysse, les Huard. C’était un club familial. J’étais content de partir parce que Bordeaux c’était un grand club, mais tu te poses des questions parce que tu quittes un club où tu es chez toi. Tu pars dans l’inconnu. Est ce que ça va marcher? Est ce que j’ai le niveau? Et puis Bordeaux, c’était une grande ville, alors que Lens c’était un « village ». Au départ, j’étais dans un hôtel, je me suis perdu dans la ville, alors c’est José Touré qui venait me chercher le matin pour aller à l’entraînement. Ensuite j’ai eu ma propre voiture, mais il n’y avait pas de GPS alors … (rires). Mais ça, ce sont des choses qui se sont vite réglées. Les gens étaient différents aussi. A Lens, tu es en train de manger et les gens viennent tailler le bout de gras, à Bordeaux ils sont plus discrets. Le public aussi est très différent de celui de Lens. On a joué l’autre jour contre je ne sais plus qui, il y avait 35000 personnes. On est 18e de ligue 2. C’est malheureux, mais si tu enlèves le foot à Lens, je pense que la ville meurt. Tout tourne autour du club. Le stade est en plein centre ville, et le stade est rempli que tu sois premier de ligue 1 ou dernier de ligue 2.

C’est marrant parce que je suis allé faire un tour en ville hier soir et c’était …

C’est calme hein? En temps normal, à 19h c’est terminé, c’est mort. Mais les soirs de matchs, c’est une toute autre ville.

Pour reprendre où on en était, il y a les affaires, Bordeaux est relégué en D2, et toi tu choisis de rester.

Je pouvais partir, j’avais pleins de clubs de l’élite qui me proposaient de venir, mais j’ai choisi de rester, ouais. Les jeunes étaient restés, Dugarry, Lizarazu, je me suis dit « merde, quand même ». J’avais envie de rester, il y avait les supporters, je me sentais bien à Bordeaux, ma famille aussi. Et puis on était descendus administrativement, on avait fini 7e ou 8e cette année là (NdR : 10e). On avait quand même des joueurs, un stade, un public. On va remonter, c’est pas possible.

Toi, tu avais cette conviction?

Ah beh ouais : on va remonter. On a motivé tout le monde, dès que les nouveaux joueurs arrivaient, on leur mettait un coup d’ambition.

Bordel, quand t’es Bordeaux en 1991, 4 ans après le doublé et avec des ambitions européennes, tu te retrouves à aller jouer à Louhans Cuiseaux et Saint Quentin.

Ah ouais, on a fait des déplacements (il siffle). Libourne Saint Seurin… Perpignan… Rodez … mais on était tous convaincus qu’on avait une équipe pour remonter tout de suite. Que ce n’était pas la place du club.

Ça a été déterminant qu’il y ait beaucoup de cadres qui restent, comme ça, pour les nouveaux arrivants?

Je pense oui, déjà pour faire venir de nouveaux joueurs. On a fait venir des mecs comme Thierry Fernier, le mec de Nantes, et ça a compté. C’était un joueur quand même important, et puis bon, tu viens à Bordeaux, quand même. T’arrives, tu vois les installations, le Haillan, le public, l’Histoire … bon. Et puis la mayonnaise a pris tout de suite.

Quel est le match au cours de ces 8 ans dont tu es le plus fier avec les Girondins? Celui qui te vient sans réfléchir.

J’ai envie de dire le premier, ce Bordeaux-Laval. Ce n’est « que » Laval, mais j’arrive motivé et plein d’envie, avec quand même quelques doutes aussi. J’arrive, je joue, je marque, on gagne. C’est ce qui peut m’arriver de mieux. Si j’arrive et que je fais un flop sur le premier match, si avec le public ça se passe mal … ça a probablement été un match central dans le fait que je reste aussi longtemps, parce que je peux repartir dans l’anonymat à la fin du prêt.

 

 

T’as vu aussi passer un paquet d’entraîneurs – j’en ai compté 18 – quel est celui qui t’as le plus marqué et pourquoi?

Il y en a 3. Aimé Jacquet, parce que c’est lui qui m’a fait venir, il m’a fait sentir qu’il me voulait. Il m’a fait progresser tactiquement. Nous à Lens, on était encore un peu à l’ancienne tu sais. A l’époque le défenseur central faisait encore du marquage individuel, il suivait son attaquant partout. Les mecs te gueulaient ça dans le vestiaire: « suis le partout, je veux pas le voir du match ». J’arrive à Bordeaux où ça défendait en zone, c’était la couverture alternée, c’était plus fin, plus « moderne ». Après il y a eu Raymond Goethals. C’était un personnage, je ne le connaissais pas moi. Je l’ai vu arriver, j’avais l’impression qu’il venait d’une autre planète. Avec son accent belge, et puis il passait parfois pour un illuminé. Il se teignait les cheveux, il avait les cheveux longs, alors il les rabattait et c’était noir sur le dessus et blanc derrière, tu sais (rires) il avait une chaussette bleue, une chaussette verte, c’était le Professeur Tournesol (rires). Mais c’était un Bielsa avant l’heure. Il mettait 5 attaquants alors qu’à l’époque personne ne bougeait du sacro-saint 4-4-2. Il t’expliquait qu’on allait jouer à 3 derrière parce que ci et ça. Les gens le prenaient pour un original mais il avait des idées, il était en avance sur son époque. Et puis le troisième, c’est Roland Courbis. Pareil, c’était un personnage. J’ai vu des causeries … t’as les poils qui se dressent, c’était un acteur, Roland! Parfois c’était trop. Certains joueurs rentraient sur le terrain et ils étaient dans le rouge. Je ne sais plus où on allait en Allemagne, c’était la coupe d’Europe. Stéphane Paille se fait expulser au bout de 5 minutes.  Roland avait fait une causerie tellement intense que t’avais des mecs qui étaient en ébullition dans le vestiaire. Alors pour certains c’est bien, ça te pousse, mais t’en as d’autres pour qui c’est trop et qui pètent un cable, (rires). J’ai vu Afflelou pleurer. Roland parlait des juifs, de l’Holocauste. Tu te dis « mais il s’en va où là? ». Il était fort là dessus. Pareil, il y avait une année où on n’allait pas trop bien, il avait réuni tous les supporters. Les gars sont arrivés super agressifs, et à la fin du speech de Roland, les supporters l’embrassaient presque en pleurant. « C’est toi qui as raison Roland ». Mais c’était un rusé, vraiment. « Eux ils jouent comme ça, alors on va les niquer en jouant comme ça. On va faire comme si on tombait dans le piège, mais en fait ce qu’on fera en fait, c’est ça ». C’était un vrai stratège. Quand tu l’écoutes parler, c’est le bagou à la marseillaise, mais non il ne dort pas. Il est intelligent, c’est un très bon tacticien.

Il s’inspirait beaucoup d’autres sports, je me souviens qu’il avait placé un gaucher à droite et un droitier à gauche en copiant la logique du handball.

Le basket, le hand, oui oui. Il réfléchissait beaucoup à tout ça.

Il y a cette anecdote dingue aussi sur le fait qu’il est hyper superstitieux et qu’il te refile une poignée de sel à tenir dans telle main, à jeter à tel endroit sur le terrain …

(rires) je suis capitaine, il me dit « prends ça », « mais c’est quoi Roland? », « c’est du sel, non non, prends le dans la main gauche » … (rires) Après quand le joueur adverse veut te serrer la main, il s’étonne et tu lui dis le plus sérieusement du monde « je ne peux pas t’expliquer » (rires). C’était Roland. Et il avait son chiffre fétiche, le 7. Il avait aussi fait enterrer un grigri dans la pelouse à Lescure.

C’est quand même quelqu’un de charismatique, parce que c’est dur de fédérer tout un vestiaire autour d’autant de superstitions.

C’est ça. T’avais toujours des mecs étonnés, mais avec du recul il nous a fait gagner des matchs qu’on n’aurait jamais dû gagner. Je me souviens d’un match contre Strasbourg, il avait vu que l’entraîneur interdisait au gardien de relancer au pied. Même quand on les pressait, il avait pour consigne de relancer à la main. Alors on avait bossé un truc à l’entraînement, on le laissait relancer à la main MAIS on tissait un piège en sachant ça et en en faisant une force. Première relance, on les contre, but. Il avait une grande capacité d’observation. Une analyse innée des points faibles, de ce qu’il fallait faire pour les exploiter au mieux.

Tu l’as recroisé puisque tu as été son adjoint à Lens.

Ça ne s’est pas bien passé ici, il a été maladroit. Il avait commencé par dire son truc sur les « pingouins » là … pfff. (NdR: « La pelouse de Bollaert à cette époque doit ressembler tellement à une banquise que je ne serais pas surpris d’y voir des pingouins ! ») Les supporters l’ont pris en grippe. Mais il arrive, 5 victoires en 5 matchs. Et là on va à Lille pour le derby, on mène 1-0 à la 89e. S’il gagne ce match, c’est un dieu. 6 victoires avec en plus le derby à Lille. Mais ça c’est Roland, il fait 2 changements, on perd 2-1. Et là il est parti en vrille. Il s’est embrouillé avec les supporters dans les conférences de presse, et il est parti.

Est ce qu’il y a un coéquipier avec lequel tu as particulièrement apprécié de jouer?

J’ai bien accroché avec les gamins. Duga et Liza sont arrivés très jeunes. Je revois Duga arriver en scooter avec un bras dans la plâtre (rires) Duga était un peu branleur, mais c’étaient de bons gamins, avec un bon état d’esprit, alors on les a un peu protégés. Bon, Duga à l’entraînement, lui, il est arrivé et il voulait rentrer dans tout le monde. On lui a mis des pains, le pauvre malheureux, on l’a coupé en deux (rires). Mais on était derrière eux, on les protégeait. J’étais très proche des jeunes, oui. J’étais proche aussi de Jean-Luc Dogon, parce qu’on a joué longtemps ensemble dans l’axe de la défense à l’époque. Mais Jean-Luc il jouait un peu partout, tu le mettais arrière droit, en 6, il répondait toujours présent.

 

 

Tu as joué plus de 500 matchs en D1, et surtout plus de 30 matchs à chacune de tes saisons. Alors on a pu « admettre » que tu étais vieux quand tu as décidé de signer à Toulouse – même si on n’avait jamais regardé ton âge avant, parce qu’on avait l’impression que tu étais éternel – mais on ne t’a jamais vu blessé. Ca renforçait ton image de roc à l’arrière, ça. C’était beaucoup de boulot ou tu as eu une chance incroyable ?

Forcément il y a un peu de chance. Mais non, la seule grosse blessure que j’ai eue, c’était aux jeux olympiques en 1984, avec une triple fracture au visage. Je me blesse en demi-finale.

C’est ironique : tu n’as jamais été blessé de ta carrière, et là tu rates une finale des J.O.

On est d’accord. Je suis noir, c’est clair.

 

 

Alors bien sûr, on va parler du tunnel de Lescure. Il y a beaucoup de fantasmes autour de ça. C’est le plus long d’Europe, on a l’impression qu’il a fait gagner des matchs avant même qu’ils soient joués. Et toi, avec René Girard, tu es probablement le maire officieux de ce tunnel.

Moi, ce tunnel, je l’ai découvert au départ avec Lens quand je venais jouer à Bordeaux. Je me souviens qu’on gagne 1-0 une année, et je ne sais pas ce qui se passe dans le tunnel avec Pantelic, le gardien des girondins, mais il se fait expulser et le match d’après, Bordeaux joue à Nantes avec Giresse dans les buts. J’étais à ce match là. Par définition, c’est long un tunnel quand ça chauffe un peu, c’est fermé, tu ne peux pas te sauver, c’est étroit quand tu as 22 joueurs qui sont là. J’y ai vu des joueurs avant le match qui avaient déjà perdu. Tu vois l’attaquant qui n’ose pas te regarder dans les yeux. Tu sens les mecs un peu peureux, pas trop déterminés. Je ne dis pas forcément « on va gagner le match », mais par contre ton duel avec ce joueur là, c’est terminé quoi.

C’était un vrai avantage à Lescure, cette particularité ?

Pas forcément un avantage, mais la présence même d’un tunnel si long, c’est inédit quand même, non ? Ca n’existe nulle part. Plus de 100 mètres de long, tu es coincé là. Ca prête à ça, quoi. Je me souviens une fois, je me fais expulser et Mo Johnston de Nantes se fait expulser en même temps. (NdR : après vérification, il s’agit en fait du gardien David Marraud, le 18 août 1990). Je rentre dans le tunnel mais je l’attends quand même, parce qu’on venait de se chauffer. Et lui, il rentre en courant, mais il me voit et il ressort immédiatement sur le terrain, en courant aussi. Tout le monde a cru que je le poursuivais (rires). Enfin bref. Il y a eu pas mal de choses dans ce tunnel, oui.

Il y avait une certaine tradition quand même, parce que toi tu as eu l’occasion d’y venir en visiteur, tu l’as connu de l’extérieur. Est ce que c’était un sujet de conversation dans le vestiaire, par exemple ?

Quand je venais avec Lens, il ne s’est jamais rien passé dans le tunnel, mais tu sentais quand même qu’à Bordeaux, les arbitres avaient une pression supplémentaire. J’ai vu Bernard Lacombe attraper un arbitre par le col dans le tunnel. Les joueurs poussaient les arbitres, Giresse les insultait. Nous on disait « euh monsieur l’arbitre, ça normalement, c’est rouge hein ». Les mecs étaient terrorisés. C’était l’équipe de Claude Bez, c’était l’équipe qui survolait le championnat. Voilà. Quand tu venais à Bordeaux, c’était déjà un calvaire, c’était déjà compliqué avec l’équipe qu’ils avaient, mais en plus tu avais les arbitres qui étaient conditionnés et qui craignaient le tunnel.

 

 

Tu as vu ce J+1 vintage sur Canal Plus ?

Je ne l’ai pas vu mais on m’en a beaucoup parlé.

On te voit à Monaco, passer un savon à Victor Ikpeba. Finalement, aujourd’hui quand on parle de Didier Sénac, c’est ça ton héritage : un joueur plutôt sec.

Chaque fois qu’on me parle d’un truc, c’est toujours ça. « Hey Didier, j’ai vu une vidéo de toi à la télé ». Oui, pas la peine de me raconter, je devais tacler un mec ou me faire expulser. Je suis habitué. C’est comme ça. J’ai cette image de joueur méchant, agressif, qui prenait une pluie de cartons rouges. Mais en fait, je n’en ai pas pris tant que ça. Le problème, c’est que chaque expulsion a été « spectaculaire ». J’ai du prendre 10 cartons rouges en 20 ans de carrière, mais on a parlé des 10 à la télé (rires).

Cette réputation, elle t’énerve ?

Pfff, ça fait partie du jeu. Le poste veut ça. Et aujourd’hui, on ne pourrait plus faire ce qu’on faisait à l’époque. Je ne pourrais plus jouer, moi, dans le football actuel. Impossible. L’engagement a disparu, et puis tout est disséqué par les caméras. C’est totalement différent.

Justement, à l’époque, ce n’était pas automatique que les matchs soient autant filmés, qu’il y ait autant de caméras sur tous les terrains. Et donc les matchs en tête d’affiche sur Canal Plus avaient une autre importance. Est ce que pour un joueur réputé dur comme toi, c’était important de marquer les esprits parfois sur ces rencontres télévisées pour prendre un avantage psychologique sur les attaquants dans les matchs d’après ?

Bien sûr. Je te dis, je sentais qu’il y avait des attaquants qui n’étaient pas tranquilles quand ils arrivaient sur le terrain. Ça m’a facilité la tâche sur certains matchs, oui, c’est évident.

Comment tu expliques que dans tous les sports, les supporters aiment autant les joueurs rugueux ? Je pense à Bill Laimbeer en basket, qui était vénéré par les supporters des Detroit Pistons mais détesté partout ailleurs, Sébastien Chabal en rugby, Roy Keane … bon, il y a 8000 exemples.

Les gens pensent que ça fait partie du show, non ? Ils viennent assister à un match, ils ont envie de voir des buts forcément, mais ils ont aussi envie de voir de l’intensité, de l’ébullition. C’est dans l’ADN de l’humain d’avoir envie qu’il se passe quelque chose d’inhabituel. Alors je ne faisais pas exprès, parce que ça faisait partie de mon jeu, mais je crois que les gens étaient contents, c’est vrai.

C’est assez injuste, parce que tu dépasses cette image de boucher. Tu étais plutôt élégant balle au pied, tu étais un joueur loin d’être un bourrin.

Oui ça m’énerve un peu qu’on n’ait retenu que ça de moi. Mais on ne va pas refaire l’histoire.

On va évidemment parler de ce match contre Saint Etienne, en janvier 1995. Qu’est ce qui s’est vraiment passé avec Piotr Swierczewski ?

Sur les images, on ne voit que moi, mais au départ c’est Swierczewski qui y va. (il se lève pour mimer la scène dans la salle). Je suis devant mes 18 mètres. On remonte après un corner et Zizou est devant moi à 5 ou 10 mètres. Swierczewski  passe devant moi, il se retrouve à hauteur de Zizou et il lui met un coup de poing dans la nuque, un truc énorme. Zizou tombe et lui, il continue sa course tranquille. Moi je vois ça, je lui cours après. Je le rattrape, il se laisse tomber par terre, et avec ses pieds, il se débat quoi. Ils ont dit que j’avais essayé de lui écraser la tête, ou je ne sais pas quoi. Mais moi j’étais au dessus et à un moment, mon pied est passé à travers ses jambes, et crac, le nez.

 

Ce qui avait rajouté à la scène, c’était cette interview surréaliste de Swierczewski après le match. « Didier Sénac bla bla ».

Mais oui. Moi je finis le match, personne ne m’a vu. Les 40000 supporters m’ont vu mais l’arbitre n’a rien dit. Swierczewski est expulsé.

Ça c’est un peu dingue quand même, il faut le dire.

Ah oui, et je me suis fait siffler pendant tout le reste du match. A la fin du match, Pascal Praud de TF1 dit « on a les images !! C’est Sénac qui marche sur Swierczewski, on va vous montrer ». La scène est passée en boucle dans toutes les émissions sportives. N’importe quoi. Bref, Pascal Praud me balance. Je suis convoqué et je prends 6 mois de suspension.

Les sanctions ont été énormes autour de ce match.

Oui. Dugarry, Lizarazu aussi. 6 mois ça faisait beaucoup, et j’avais l’opportunité d’aller jouer en Suisse plutôt que de rester sans jouer. Je ne sais plus si c’était le Servette ou Lausanne … et puis Afflelou a fait appel et j’ai finalement pris 3 mois. Avec les trêves internationales, je n’ai pas manqué énormément de matchs au final.

Il y avait un enjeu politique à l’époque quand même. Ils voulaient donner une légitimité à ce tout nouveau comité de visionnage qui se substituait un peu à l’arbitrage vidéo. Et après quelques polémiques, ce truc avait disparu.

Ah oui, ce comité avec Rocheteau, là. Ça a duré peu de temps, mais ils ont fait mal eux. Sur ça, tu avais des images, sur autre chose, bizarrement tu n’en avais pas. Voilà.

Pour en finir avec cette image de joueur dur, est ce qu’en fait, tu ne penses pas que c’est un problème d’incompréhension générale ? Souvent, les médias collent une étiquette de « joueur dur » à certains footballeurs, mais de ton point de vue, est ce que ce n’est pas avant tout un sens du sacrifice, l’implication ultime pour l’équipe, du travail de l’ombre pour le collectif ? Est ce que finalement, ce n’est pas juste une autre façon de bien jouer au football ?

Moi je pense, oui. Les défenseurs font partie du jeu, au même titre que les attaquants. Quand tu défends, il faut de l’agressivité. Pour moi, ça ne veut pas dire que tu dois mettre des coups, mais de s’imposer. Quand tu tacles, tu peux mettre un tacle comme ça (il mime la définition wikipedia du tacle académique) ou un tacle comme ça (il mime un tacle moissonneuse raffut de côté). Il n’y a pas faute pour autant, mais tu mets de la densité. Je ne parle pas de faire mal, de cisailler à la gorge. Je parle de mettre de l’énergie dans ton geste. C’est toute l’histoire du contre favorable, si tu veux. C’est celui qui arrive avec l’agressivité nécessaire qui récupère le ballon, pas celui qui l’attend poliment. Et puis quand tu récupères le ballon comme ça, tu donnes une énergie à la contre attaque qui suit, aussi.

 

 

Tu as joué 21 saisons, de 1978 à 1998. Est ce que tu as eu l’impression de quitter un sport différent que celui que tu faisais au départ ?

Oui. Maintenant, tu entends régulièrement « le jeu est fermé, ça ne joue pas ». Quand j’ai commencé, ça allait d’un but à l’autre, à domicile comme à l’extérieur, on ne se posait pas de questions. Ce n’était pas du hourra football non plus, mais c’était ouvert, on jouait pour gagner les matchs. Aujourd’hui, tu vois des trucs, à 10 derrière pour gratter un point … je regrette un peu, ouais.

C’est marrant que tu dises ça, parce que c’est évident que si tu avais joué aujourd’hui, tu aurais été une star en Angleterre. C’était fait pour toi.

J’aurais adoré jouer en Angleterre, c’est un de mes regrets. Ranieri me voulait quand il était à la Fiorentina. C’était tentant parce qu’à l’époque, l’Italie était le plus gros championnat. Mais l’Angleterre me correspondait peut-être un peu plus.

Quand on voit que Nottingham a quasiment fait une statue à Stuart Pearce, qui est un joueur qui te ressemble beaucoup, c’est évident.

Je me serais régalé, je pense. L’engagement sur chaque match, l’ambiance …

Tu as suivi les pas de ton père : tu as été un joueur de Lens comme lui, tu as été international comme lui, et la ressemblance est même pire, puisque vos premiers matchs respectifs avec l’Equipe de France ont été …

(il coupe) face à la Bulgarie, oui.

C’est une fierté pour toi ?

C’est une fierté oui, même si j’aurais aimé avoir plus de sélections. Je me suis arrêté à 3. Je suis peut être arrivé au moment où il y avait des joueurs meilleurs que moi, c’est tout. J’ai eu la chance de faire les éliminatoires de la Coupe du Monde 1986 alors que je jouais dans un petit club. Je suis champion olympique, je me console avec ça. Même si je n’ai pas joué la finale. Chaque fois, il me manque ce petit truc, tu vois. C’est comme ça.

Ce qui marque, c’est ta fidélité. Tu as été formé à Lens, tu es revenu à Lens quand tu as fini ta carrière. Tu as suivi les pas de ton père. Tu es ce qu’on appelle un vrai joueur de club, quoi. Tu as joué 500 matchs en première division, plus de 600 matchs en tout, et majoritairement dans deux clubs historiques, si on met de côté tes piges en fin de parcours.

C’est ça. Quand on me demande où j’ai joué, je réponds toujours « Lens et Bordeaux ». Je ne dis pas Toulouse, Créteil … pfff. Je regrette d’être passé à Toulouse. Je le dis vraiment, parce que j’avais 37 ans, et je serais bien resté à Bordeaux une année de plus mais ça n’a pas été possible. Toulouse n’est pas une ville de foot, c’est le rugby qui compte. Il n’y a pas de public. Il y a un beau stade mais il est vide, t’es en ligue 2 (il soupire). Après ça, Afflelou reprend Créteil et il m’appelle pour que j’aille lui donner un coup de main. Mais c’est le bon terme : la fidélité. Je me définirais comme ça.