Matthieu Rostac

Journaliste pour SoFoot et SoFilm

Supporter des girondins depuis 1998

 

« Si l’on écarte ce Bordeaux-Caen à Lescure en 1993 ou 1994 – les dates précises sont brumeuses pour un enfant de moins de 10 ans – où j’ai seulement retenu le nom d’Hippolyte Dangbeto, puis la finale de la Coupe UEFA en 1996 vue à Salleboeuf chez des amis après avoir acheté des bonbecs au bureau-tabac du père de Dugarry (true story), ma relation compliquée avec les Girondins a débuté lors d’un Bordeaux-PSG en 1998. La France vient de gagner la Coupe du Monde à domicile et, comme une sorte de douce crise d’adolescence au sein d’une famille d’ovalie dans laquelle j’ai été gentiment élevé dans le mépris du ballon rond, je choisis le football. De surcroît, je commence enfin à savoir faire quelque chose de mes pieds et grâce à la presse, je comprends peu ou prou comment ce sport fonctionne : ce qu’est un milieu défensif, un ailier, un avant-centre, etc. Je comprends aussi la détestation de l’OM et des faux derbys qu’on essaie d’accoler aux bordelais. Je me sens concerné. Les Girondins remportant ce match face au PSG 3-1, les Parisiens réduisant le score grâce à une chiche stratosphérique d’Okocha, je me dis que j’ai fait le bon choix.

Quelques mois plus tard, lorsque Feindouno glisse entre les jambes de Bernard Lama la balle du titre, je manque de finir à l’hosto en envoyant mon crâne directement sur une poutre après un saut depuis ma fenêtre digne de Javier Sotomayor. Outre le fameux Bordeaux-Marseille où l’on humilie Blondeau, Luccin et Dugarry 4-1, je me souviens surtout d’un 1-0 décisif contre Lyon à Lescure lors de cette saison. Une frappe aussi incongrue que virevoltante de Lassina Diabaté qui permet à Bordeaux de garder sa première place. Pour moi, les Girondins 98-99, c’est ça : derrière le carré d’as Wiltord-Laslandes-Benarbia-Micoud, il y a des crèves-la-dalle qui font la saison de leur vie. Des Diabaté, des Alicarte, des Torres-Mestre, des Pavon. Mieux, pour moi, les Girondins c’est ça, point. Que ceux qui en doutent regardent la manière dont Chamakh, Wendel ou Gouffran ont atteint le pinacle de leurs carrières respectives lors du titre en 2009.

Et puis, les Girondins, ça veut aussi dire bouffer de la merde, parfois jusqu’à la nausée. Comme quand tu as trop fait trop de daube et qu’il faut la finir pendant plusieurs jours pour pas gâcher. Ceux qui étaient à Lescure lors du quart de finale de Coupe de France 2007/08 entre Bordeaux et Sedan savent de quoi je veux parler. Les Girondins, c’est voir se télescoper l’esthète Gourcuff et le philistin Henrique l’espace de quelques instants. C’est perdre des matchs imperdables et gagner des matchs ingagnables. C’est une frappe anodine de Pavon qui finit en victoire à Old Trafford ou une humiliation face au Rayo Vallecano. C’est s’entendre dire qu’on est nuls pendant des années pour finalement jouir de ces quelques semaines où l’on est forts. On n’aura jamais le caryotype du Barça ou de l’Ajax ni les sommes monstrueuses des deux Manchester, du Real Madrid voire du PSG, ni les victoires écrasantes de championnats bananiers. Mais on s’en fout parce que le contrat moral du supporter girondin n’a jamais comporté de telles clauses.

Les Marine et Blanc, c’est Rocky Balboa. Celui du premier volet, celui du sixième aussi – le vrai, quoi. Celui dont on pense qu’il a gagné contre Apollo Creed alors qu’en fait, non. Tout ça parce qu’il ne se bat en réalité qu’avec lui-même et avec la vie. Qu’il prend des coups uniquement pour avancer dans le quotidien et, qui sait, sur un malentendu, profiter de moments de grâce. D’une certaine manière, supporter ce club m’a appris l’humilité et je lui en serai toujours gré.»